Nakahara à Paris / Yasuhiro Yotsumoto

NAKAHARA À PARIS


Yasuhiro Yotsumoto


Au musée du Louvre, sur le palier sombre d’un escalier, je fus arrêté par un homme portant un melon bas, un manteau noir, d’une taille presque d’enfant.

« Je m’appelle Chûya Nakahara*. Et toi, monsieur, c’est quoi ton nom ? Marchons un peu et partageons chacun nos idées sur la vie »

Drôle de chose qu’un homme mort depuis plus d’un demi-siècle

donne ses idées sur la vie, mais bon

nous sortons tous les deux de la pyramide vitrée


Il serait naturel que, pour Nakahara qui ne vécut que trente ans 

je paraisse un peu vieux au milieu de la quarantaine

Nous nous sommes dirigés vers Saint-Germain,

sur la rive de la Seine de plus en plus crépusculaire

La grande roue qui illustra le millénaire

avait été enlevée au XXIᵉ siècle

Nakahara qui n'atteint que mon épaule malgré ma petite taille

me suit parfois en trottinant

pourtant d’un air bien fier


« Tu te présentais comme un dadaïste,

mais tu visais moins à tout nier et à tout détruire

qu’à extraire les couches de la conscience pour approfondir les effets lyriques,

je crois donc que tu aurais dû appeler ça plutôt le surréalisme »


Assis dans un café donnant sur le boulevard

J’essaie de l’inviter à une causerie littéraire

alors qu’il ne fait que me regarder par dessous, avec un sourire en coin

À chaque entrée de clients

il s’agite un peu, promenant son regard 

je me demande s’il ne cherche pas l’ombre d’une femme du passé

Puis nous marchons encore et entrons dans une librairie près de la Sorbonne


Nakahara, durant sa courte vie, étudia le français

et traduisit quantité de poèmes français modernes

Il rêva un temps de devenir secrétaire aux Affaires étrangères afin de venir en France

un vœu qui ne fut pas exaucé


Cela devait être difficile à se procurer de son vivant, Nakahara a acheté toute une gamme de livres de poésie

Je l'avais invité au café et j’ai aussi payé ses livres. Cela ne me dérangeait pas, et Nakahara non plus, ne semblait y attacher la moindre importance.

Il n’y a pas grand-chose que les vivants puissent faire pour les morts

Je lui ai offert les traductions françaises de recueils d’Eliot et d’Heaney

« “Aucun poème anglais ou américain à lire”, écrivais-tu quelque part, je crois, mais peut-être ne sont-ils pas si mauvais que ça »


Nakahara prétendant avoir faim

je l'ai emmené dans un bistrot chic au fond d’une ruelle de l’Île de la Cité

De bonne humeur, Nakahara claquait de la langue en dégustant du foie gras ou des escargots,

et récitait même Rimbaud, un Bordeaux à la main


Je lui ai raconté le désert du Colorado que j’avais visité l’année précédente,

la mère et l’enfant indiens que j’avais rencontrés dans la péninsule du Yucatán,

les plats de sanglier en Toscane, ou encore le pèlerinage en Espagne

J'ai voulu partager avec lui ce que j’avais appris en vivant au-delà de l’âge où Nakahara était mort


Accoudé sur la nappe brodée 

Nakahara maintenant avec un cognac

chante d’une voix basse et rauque

« Bô-yô, Bô-yô », signifiant peut-être « avenir vague »

Ma carte VISA y retourne sur l’assiette argentée


Comme le centre Pompidou est ouvert jusqu’à dix heures du soir

nous avons pris le métro pour y retracer le courant de la seconde moitié du XXᵉ siècle, centré sur Picasso

Mais Nakahara s’affaiblissait rapidement,

bientôt on ne pouvait plus le distinguer, noyé dans les ombres des passagers se reflétant sur les vitres


En arrivant à la station de Pigalle, je l’entendis chuchoter

 « Alors, je vais jouer un peu, à plus »

 Une voix visqueuse

 « Attends un peu, monsieur Dada ! » l’appelai-je, mais sans réponse

Dans le métro, un homme d’un certain âge portant un accordéon à l’épaule

jouait pour les touristes un morceau de tristesse (souillée)**


(Après-midi muet, 2003)


* Chûya Nakahara (中原中也, 1907-1937) est un poète japonais, considéré comme un représentant majeur de la poésie japonaise moderne. Il est souvent surnommé le « Rimbaud japonais » en raison de ses affinités avec le poète dont il fut également le traducteur.

** « Tristesse souillée » est tiré d’un poème de Chûya Nakahara « À la tristesse souillée ».


Yasuhiro Yotsumoto (四元康祐, né en 1959) est un poète japonais. C’est après son installation à Philadelphie en 1986, en tant que salarié expatrié, et son immersion dans la langue anglaise, qu’il s’engage pleinement dans l’écriture poétique en japonais. Il a également vécu à Munich pendant plus de 25 ans. Parmi ses oeuvres, Un bug qui rit (1991),  Le Congès national de l’âge mûr (2002, prix de Ken’ichi Yamamoto), Après-midi muet (2003, prix de Sakutarô Hagiwara), Tribord de ma femme (2006, traduit en anglais par Takako Lento), ou plus récemment Dante rencontre Li Po (2023).


Traduction par Hiroko Inada